lundi, 05 mai 2008

JOURNAL D'UN DÉPORTÉ - CASERNE BONET (suite) (4)

Depuis quelques jours, il y a des travaux à la caserne; nous voyons des maçons murer jusqu'à mi-hauteur les fenêtres du 1er étage et y sceller des barreaux. Le bruit court qu'il va y avoir des arrestations en masse....

En fait, le 13 novembre, après la promenade....nous montons au premier et on nous enferme dans une chambre où il y a 9 lits à deux étages, 3 fenêtre, 1 poêle, 1 table, 3 armoires de bois blanc. .....

Le changement de domicile a bouleversé heureusement nos habitudes...... La vie va s'organiser petit à petit dans ces nouveaux locaux où nous sommes beaucoup plus sainement installés et où nous sommes en groupe.....

Dans la chambre du fond où j’habite, je me trouve avec Robbes et Guggen, Lebossé et Maigné, Huet et Goupil, Vigneron. Dans la petite pièce à côté s’entassent une partie des femmes : Mme Chauvière, Denise Degen, Odette Y…, Mme Soulier, Adèle Lecoq, etc…

La petite chambre sera longtemps occupée par le Dr Galliot et sa belle-fille. Enfin, la troisième pièce, inhabitée pendant plusieurs semaines, recevra beaucoup de Domfrontais : Alasseur, Levée, Borsa, etc, et l’équipe : Granger, Morin, Micard, Lefèvre.

Une des premières choses à faire est de rétablir les liaisons: intérieures et extérieures... Assez vite s'établissent des circuits. La chambre d'Aubin a vue sur la cour d'entrée et sur la 2ème cour...elle jouera le rôle de standard. D'un côté elle communique avec la chambre des femmes: des coups dans la porte et par les 2 fenêtres voisines on correspond; la chambre des femmes est en liaison, par un trou dans le plancher, à mon ancienne cellule.....

Vers l'autre extrémité du bâtiment, la chambre d'Aubin commande plusieurs circuits; l'un avec la chambre des hommes : appel par la fenêtre...; l'autre encore par la fenêtre où la chambre des femmes reproduit une disposition analogue à la précédente. Plus tard, la liaison s'améliorera par un trou dans le mur entre les 2 chambres d'hommes. Enfin ma chambre se met en rapport par la croisée avec les hommes : une tache de soleil à l'aide d'une glace ou les premières notes de "Auprès de ma blonde" servent d'appel. On peut dire que nos relations intérieures fonctionnèrent très bien, malgré leur simplicité.

Les relations extérieures.... n'eurent pas un caractère continu dans les premiers jours.... Un bon petit maçon vint tirer les joints de briquetages qui muraient nos fenêtres. Il y mit fort longtemps. Il emporta des courriers importants et rapporta à certains d'entre nous beaucoup d'objets précieux, des couteaux, une carte d'Europe par exemple.... Le brave type qui chauffait les douches fut aussi un précieux auxiliaire... Enfin, habitait, à l'intérieur même de la caserne, ...Dupeu, ancien sous-officier. Il nous fit des communications très importantes et secrètes, du plus haut intérêt.....

Mais ce qui assura d'une façon quasi permanente nos liaisons extérieures fut l'embauche de plusieurs de nos camarades à la feld-gendarmerie.... Le matin, ils partaient avec des commissions, des lettres, et, le soir, ils rapportaient des tuyaux oraux, parfois des plis, voire de petits paquets....

Il y avait Marie. Elle assura constamment la liaison avec nos familles, faisant passer lettres et nouvelles, apportant de petits colis pour nous. Ils apportaient aussi les nouvelles de la guerre, entendues de Marie ou à la T.S .F., lues dans un journal au fond de la cave où ils cassaient du bois….

Nous avions lu le livre de Barjavel « Radio 300 » ; ce fut ce vocable que nous adoptâmes. Dès que la porte était fermée et les bruits de bottes en bas de l’escalier, je faisais le « speaker ». « Silence… ici « Radio 300 »….Et les commentaires allaient ensuite bon train… Dans le courant de l’hiver s’établit aussi une liaison hebdomadaire : les coiffeurs de la ville vinrent à tour de rôle nous faire des beautés. … En se faisant raser, chacun de nous recevait des nouvelles par bribes de phrases….
D’autres ruses nous permettaient aussi d’avoir des renseignements sur la marche des événements. A la promenade nous apercevions nos femmes ou des parents dans la rue. Il y avait des codes ! Marthe Aubin arborait tel ou tel vêtement suivant la valeur des nouvelles….


Dans la matinée aussi, on fait le lavage du linge. Grisard – qui a reçu une de ces borsses en chiendent ! – frotte avec ardeur son linge et même le nôtre… Bernard Grisard, petit, actif, vite surnommé « le gamin », a orgaénisé les lieux dès les premiers jours ; il habite le lit au-dessous du mien. Installation impeccable : des clous pour pendre les vêtements, une ficelle tendue pour faire sécher la serviette de toilette…

Sous prétexte que j’ai six enfants, c’est moi qui, à table, donne la ration à chacun, opération qui sera délicate quand nous n’aurons plus que des portions infimes par personne !...

Nous organiserons à plusieurs reprises des soirées récréatives ; chacun y va de sa chanson ou de sa déclamation. L’orchestre se composera d’un harmonica et de papiers à cigarettes entre les dents d’un peigne. Le répertoire est aussi varié que choisi….Maigné a un talent de chanteur…il assure aussi les intermèdes musicaux. Guguen, pour sa belle voix, sera bissé et trissé dans « Je t’ai donné mon cœur » ou « Manuella »…Il faut citer aussi, dans les fidèles du tour de chant, Bernard Chartrain – coiffeur mué en agriculteur – dont le répertoire n’est pas toujours choisi, mais qui anime la chambrée avec sa « Nénette »….

Le grand animateur de ces soirées artistiques fut notre cher Darchy. Il avait une fougue endiablée. Il connaissait toutes les chansons possibles et imaginables…. C’est cet homme qui mettait tant d’entrain à tout ce qu’il faisait, qui savait servir en chantant, qui mettra tant de calme et de froid courage à « ne pas parler jusqu’à la mort…

Quand c’est l’heure du coucher on regagne sa paillasse… Un soir, au moment de faire le rétablissement qui m’amènera dans ma couchette au premier étage, je déclare pompeusement que « je me retire dans mes appartements ». Mais en y arrvant, rac ! voilà le fond du lit qui dégringole et au milieu du bruit des planches qui tombent on voit, paraît-il, deux longues jambes qui battent l’air et une face ahurie qui émerge. J’ai eu beaucoup de succès et on m’a parlé pendant plusieurs mois de ma chute… Que voulez-vous, en prison, on n’a pas grand chose pour se distraire !...

Assez souvent, l’arrivée de nouveaux coupait le sommeil ; les « Visiteurs du soir ». Après Noël, les Panzer amènent de nuit dans la chambre d’Aubin deux nouveaux : chapeau mou, gabardine….. Aubin avise l’un d’eux et dit : « Mais je connais cette tête-là ! » Lochon lui répond : « On dirait le sous-préfet de Mortagne. » C’est bien le sous-préfet ; il faisait visiter à un de ses amis les édifices de Mortagne, où logeait une nouvelle unité allemande. On les a pris pour des espions et on les met à l’ombre…. Oh, pas pour longtemps, ils sont libérés avec excuses au petit matin.

vendredi, 18 avril 2008

JOURNAL D'UN DÉPORTÉ - CASERNE BONET (suite) (3)

Je poursuis le résumé du livre de Joseph Onfray par le récit qu'il fait d'une journée type à la prison, lorsqu'il était à la caserne Bonet.

Le dessin qu'il a fait de cette caserne...

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Une journée à LA PRISON

Les jours qui suivirent furent assez uniformes. Le matin, vidange des tinettes, puis toilette au lavoir où l'on retrouve de bons copains et où l'on échange quelques mots. Au retour, café, ration de pain, très faible, pour la journée.

Puis, attente toute la matinée dans nos humides et sombres cellules; au début surtout, les minutes sont longues... 
Et il y a les alertes : bruits de bottes qui se rapprochent... Est-ce pour moi?...

Le mieux est de s'en remettre au Ciel... Ma femme m'a envoyé "L'Imitation de Jésus-Christ". Et je prends l'habitude d'en lire un chapitre le matin et la réflexion le soir. Je serai fidèle à cette règle pendant ma captivité en prison....

Nous entendons sonner les églises de la ville: il faut prêter l'oreille, mais c'est un plaisir de penser que l'angélus qui tinte à Notre-Dame ramène les enfants à la maison....

Nous apprenons à connaître les feldgendarmes: Herbert, un grand pâle à casquette plate, dont il faut se méfier; par contre Otto est un brave type....

Des femmes françaises distribuent la soupe...On la mange écuelle sur les genoux, lentement pour que dure plus longtemps la satisfaction du maigre repas et pour passer le temps.....lentement on mastique le pain de prisonnier et grignote un bout de sucre....

15 heures approchent...La porte du poste s'ouvre...bruits de bottes...clés qui grincent et nous sortons. Moment capital, il faut se débrouiller pour entrer dans la file de prisonniers déjà en mouvement et se glisser devant ou derrière l'ami que l'on veut voir; pour moi, le plus souvent, à côté d'Aubin.

Et on tourne, on tourne sous l'œil des Schleus postés aux issues de la cour.

Quand on passe devant la grille, on jette un coup d'œil dans la rue, car bientôt nos femmes sauront qu'à 15 heures nous sortons, et elles passent devant la porte ou essayent d'y stationner malgré les Boches qui tirent des coups de feu en l'air, chassent ces visiteuses en hurlant...."Matame patir, weg ! weg !".

Nos familles et nos amis essayent aussi de se dissimuler dans la cave d'une maison de vins située en face... Pendant 6 mois, ce sera notre espoir quotidien d'apercevoir quelqu'un de chez nous...

C'est évidemment à la promenade que l'on échange les nouvelles: nouvelles sur la guerre, nouvelles sur "nos affaires", nouvelles sur la prison.

Mais les "los, los" se font entendre, nous devons réintégrer les cellules: c'est fini jusqu'à demain. C'est bien noir une cellule, quand on vient de la lumière, et c'est bien humide ! On se rassied sur le lit et, enroulé dans la couverture, on recommence à réfléchir, à prier, à méditer....

En général, dans la soirée, perchés sur les lits et le nez au barreau, nous faisons conversation avec les voisins. Chacun parle de "son affaire" et ....chacun a forgé son petit roman, celui qu'il raconte à la Gestapo, et il le réédite à tous les autres, car il y a des mouchards, des "moutons", et tout se sait au dehors...

Arrive la soupe du soir, vers 18 heures; même cérémonial qu'à midi, même "tambouille".

Puis la soirée commence, le moindre incident est une distraction...Robbes nous raconte comment il a descellé un barreau pour s'enfuir, comment il a été vendu par son compagnon de cellule et la raclée magistrale qu' Hildebrandt et consorts lui ont infligée.....

Voilà une journée de taule achevée, on peut ajouter un cran à son tableau de détention...

Cette esquisse générale de nos journées ne peut refléter l'angoisse et l'inquiétude dans laquelle nous vivons...

lundi, 03 mars 2008

JOURNAL D'UN DÉPORTÉ - CASERNE BONET - L'INTERROGATOIRE (2)

(Ces extraits ne sont bien sûr que de très courts passages, et un essai de résumé bien incomplet: il vaut mieux lire le livre en entier, mais je tenais à vous faire partager cette expérience d'un déporté de ma famille)

Joseph ONFRAY apprendra plus tard par son épouse Françoise que ses bureaux ont été fouillés, mais qu'ils n'ont pas trouvé tous les plans de l'organisation départementale de la Résistance (soigneusement cachés). Ils fouillent sa maison...

 "Quand elle rentre à la maison, ma fille aînée, Claude (12 ans) se précipite vers elle : "Maman, il y a des Boches plein la maison". Françoise donne à Claude les fausses cartes d'identité destinées à des prisonniers évadés: "Brûle ça sans qu'on te voie.."....
Le fourneau de cuisine est allumé, Françoise va avec Claude brûler les cartes d'identité." .

Pendant des semaines et des semaines, toute la correspondance du Service et la mienne seront interceptés par la Gestapo qui ouvre tous les plis. Grâce aux postiers d'Alençon, les lettres adressées à ma femme lui parviennent directement.

LA CASERNE BONET

Attente. Bruit de bottes...Oh ! ces bruits de bottes qui vous font battre le cœur ! La porte s'ouvre. Le Schleu appelle : "Onnefrai". Je réponds "Ici". On m'extrait et on m'emmène vers la voiture... Gestapo. Comme la veille, il me fait asseoir le long du mur... (Je vous résume quelques passages de l'interrogatoire).

L'INTERROGATOIRE

Je recommence mes explications de la veille; Hans n'y croit pas.....

Pour le convaincre, je dis encore : " Mais relisez ces lettres, vous voyez bien qu'elles sont l'œuvre d'un fou; dans votre métier, vous devez être psychologue. – Oh oui, me répond-il, très psychologue. Je suis dans une banque à Berlin au bureau des ... procurations." Évidemment.... Ce dont ils font état jusqu'à présent, c'est néant; ils n'ont absolument rien; mais si on y réfléchit; ils savent que je ne les aime pas; la Feldkommandantur m'a menacé par lettre de me faire "sauter".....

Vers 14 heures, Hans se lève et se rapproche de moi, pose sa chaise en avant de la mienne et s'installe à califourchon. "Voyons ! Herr Onnefrai, dites-moi quelque chose ! – Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? – Allons, allons, vous faites partie de la Résistance. Il y a des groupes de Français qui veulent abattre les Allemands, ils font du "sapotache". Ce sont des terroristes."....

Cela dure jusque vers 17 heures. Puis le sous-officier en uniforme entre...

Il me reconduit à pied au Bonet. En route, je rencontre 2 de mes filles qui reviennent de classe. Il me laisse les embrasser....
On me ramène dans ma cellule...

Ce qui est terrible dans ces moments-là, c'est l'anxiété : "De quoi demain sera-t-il fait?".
Nuit sans histoire, les souris travaillent dans ma paillasse.....

Dans ces premiers temps, on n'enregistrera que des coups de poing et de cravache...

C'est dans les mois qui suivirent vers Janvier, que commencèrent de plus forts sévices. Quarante jours après mon arrestation, je subirai un nouvel interrogatoire; Hildebrandt , qui instruit maintenant notre camp, me "cuisinera" tout un après-midi; il restera correct cependant, se contentant de charger son revolver à plusieurs reprises et de proférer des menaces contre les Français.

(à suivre)

mercredi, 27 février 2008

JOURNAL D'UN DÉPORTÉ - ARRESTATION (1)

Pour détailler un peu le livre d'un oncle par alliance sur le récit de sa déportation, je vous résume les différents chapitres de son histoire, en vous citant quelques passages.

Dans son avant-propos, Joseph ONFRAY souligne qu'il a d'abord écrit ce livre pour les siens, et, avant tout, pour ses enfants, "en contant simplement et en toute vérité ma vie journalière de détenu et de forçat dans les prisons et les bagnes allemands...".

ARRESTATION

"Le mercredi 3 novembre 1943, je devais.... me rendre à Évreux .... pour assister à une réunion régionale des Ingénieurs du Génie rural..."... Arrivé à Évreux, après avoir réglé quelques affaires courantes, "nous commençons la conférence prévue".
Quelques minutes après 11 heures, "l'Ingénieur des Travaux Ruraux m'annonce que Mr X... me demande... Je sors pour le recevoir dans un autre bureau...".
Sur le palier, je me trouve nez à nez avec 3 personnages ... Le premier me demande : "Vous êtes Monsieur Onfray?" – Oui. " Le second : "Service de la Sécurité allemande : nous avons l'ordre de vous arrêter. - Moi? Et pourquoi? – Nous ne savons pas; un coup de téléphone d'Alençon nous a donné l'ordre de vous arrêter. Oh! Ce ne doit pas être bien grave; il y a peut-être erreur. Prenez votre manteau"......
Dans la rue, les policiers fouillent ma voiture superficiellement et ils ne trouvent pas mon étui à revolver resté dans une poche des portières.
On me fait monter dans une autre voiture et on m'emmène....
Route de Paris, Prison Centrale d'Évreux.... un soldat allemand nous fait entrer.
Dans une 1ère pièce, la Gestapo dépose ma serviette, me prend mon portefeuille; dans une seconde, un soldat boche vide mes poches et place tout ce qui s'y trouve dans un sac de toile. Il me remet une couverture et un drap, prend un trousseau de clés et m'invite à le suivre...
Trois étages de passerelles et portes alignées de toutes les cellules. L'une s'ouvre pour moi. La porte retombe. Je suis prisonnier.
Il doit être midi. Je m'assieds et réfléchis. Qu'est-il arrivé à Alençon? ....Mon esprit travaile, mais c'est en vain....La journée est bien longue....

La nuit est longue et coupée d'insomnies, peuplée de cauchemars; le lit est dur, il fait froid.

Au matin, on m'apporte du café – euh, ersatz! – enfin c'est chaud....

Il doit être 9 heures, ..la clé tourne et le Boche apparaît : "Nettoyer tout, vous partir 10 heures"....
On vient me chercher, le gardien me rend mes menus objets... En voiture ! Direction la gare d'Évreux.... Le train arrive,.... on me fait monter dans un wagon réservé aux troupes d'occupation... Allons, mon feldgendarme n'est pas sans pitié, il me laisse aller aux W.C., où j'écris en hâte sur un morceau de boîte d'allumettes : "Prévenir Onfray, Alençon : transféré à Alençon le 4 novembre".
Mézidon, changement de train! Nous descendons.....
Nous sortons de la gare....j'explique à mon gardien que je n'ai pas mangé depuis 2 jours et que j'ai faim, mais qu'il a mon argent. Dans une auberge, nous nous attablons...
Tout va bien, je retourne aux W.C. . j'y écris quelques mots à ma femme, j'avertis un beau-frère à Paris d'alerter le ministère et je remets tout cela à la bonne de l'auberge, qui fera parvenir chez des amis.
Vers 15h, retour à la gare, nous reprenons le train....

À la descente du train, je suis abordé par un Alençonnais, je lui demande de prévenir ma femme... J'aperçois des amis. Devant l'hôtel de la Victoire Domin me lance: "Ne t'en fais pas; l'Inspecteur général est venu ce matin; Aubin est arrêté, mais tout va bien."
Aubin est mon adjoint, il est chef de la Résistance de l'Orne et de la Sarthe....
Ma fille aînée vient à moi et je l'embrasse. À la hauteur de ma maison, ma femme prévenue sort en courant : "Aubin est arrêté, rien de grave. Ne t'inquiète pas.". Mes enfants sont au seuil du jardin et je les vois.

La Vierge de Sées m'a exaucé, j'ai embrassé Françoise et vu mes six enfants.

À la Gestapo..., dans une vaste pièce, un grand type blond, costaud, tête bien germanique. Je saurai plus tard que c'est Hans Reiger.
Durant l'interrogatoire : ...."Je désirerais connaître les motifs de mon arrestation. – Résistance, Monsieur,.... Nous afons la breufe, Monsieur, la breve écrite !"... Il sort de son bureau 2 lettres : -"Vous connaissez ces lettres?"

Là je lui ris franchement au nez ! J'ai reconnu des lettres qui émanent d'un architecte, complètement timbré.... Franchement quand je vois Hans sortir ces lettres, je me dis : "La vie est belle"
Hans me presse de questions de toutes sortes pendant plus d'une heure....Puis il se lève, me fait asseoir le long du mur, pousse un verrou et passe dans la pièce voisine.... Ces messieurs dînent. Quand il sont terminé leur repas,...Hans me fait asseoir à nouveau près de son bureau, l'interrogatoire recommence...

...Il doit être 9 heures environ, on me fait monter en voiture.... En route ! Où allons-nous?... Bon, nous allons à la caserne Bonet !

Un soldat... me fait traverser la cour, ..... un couloir étroit terminé par une fenêtre; de part et d'autre...les cellules de la caserne. On m'enferme dans la dernière à droite....
La cellule a environ 3 mètres de long sur 2 de large; dans le coin près de la porte un lit en planches, avec une paillasse sale, des inscriptions au mur...

Robbes me crie : "Monte sur le lit". Je le fais, et, par l'ouverture, je vois en face...une tête, nez arqué avec ecchymose, de grands cheveux, barbe hirsute, mais un bon sourire... C'est Robbes, garagiste à Carrouges.

"T'as faim?... Attends, je vais te passer du pain..". Avec précaution, il passe à travers les barreaux une planche, prise à son lit, pose dessus un croûton de pain...avec du beurre, puis doucement dirige le bout de la planche, ainsi chargé, vers moi. C'est un cadeau qui me va droit au cœur....

J'apprends pas mal de choses sur mes nouveaux compagnons et "leurs affaires"...

Il va être 22 heures, les gardiens coupent la lumière; je m'étends pour ma 2ème nuit en taule."

(à suivre)

lundi, 25 février 2008

L'ÂME RÉSISTE (Journal d'un déporté)

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En ces temps où l'on parle de mémoire et du souvenir de notre passé, et pour ceux que ça intéresse, je vous signale la réédition d'un livre écrit par un oncle de mon épouse, Joseph ONFRAY.

En effet, cet ingénieur du Génie Rural, qui a fait toute sa carrière en Normandie, dès le début de l'occupation allemande, s'est engagé  activement dans la Résistance. Arrêté par la Gestapo en novembre 1943, il sera libéré en 1945, et reprendra son poste d'ingénieur en chef à Alençon dans l'Orne. Sa conduite pendant l'occupation lui a valu plusieurs distinctions.

À la sortie de la guerre, son "Journal d'un déporté" fut salué par l'Académie française. Ses 7 enfants toujours vivants ont voulu lui rendre hommage en rééditant son journal "L'âme résiste". Dans ce document étonnant, Joseph ONFRAY raconte son parcours :

  • Arrestation à Évreux, puis prison à la caserne Bonet à Alençon  (novembre 43 à mars 44)
  • Transfert au "Château des Ducs" à Alençon (mars 44 au 12 avril)
  • Départ vers Compiègne (avril – mai 44)
  • Déportation vers le camp de Buchenwald (mai à octobre 44)
  • L'usine à Weimar, la maison-mère de Bichenwald (novembre 44 à avril 45) 
  • Et enfin l'Exode jusqu'en Tchécoslovaquie et le retour (3 avril au 22 mai 45)  

Son récit est reproduit en intégralité avec tous les croquis et dessins de l'auteur, et ce témoignage direct d'un rescapé de Buchenwald déporté à l'âge de 36 ans (la plupart de ses camarades n'en sont pas revenus) est très émouvant.

Quelques-uns de ses enfants ont rajouté en annexe des témoignages sur ce qu'ils ont vécu à cette époque de l'arrestation de leur père.

Son livre est disponible en librairie ou aux éditions CORLET

 

Le livre de Jo ONFRAY : "L'âme résiste"

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lundi, 12 février 2007

EMMANUELLE

medium_laborit3.jpgEMMANUELLE LABORIT Née à Paris le 18 octobre 1971, sourde de naissance, ses 7 premières années ont été des années d'enfermement et de solitude : elle ne comprenait pas le monde qui l'entourait. Elle poussait des cris, et ses parents l'avaient surnommé "La mouette".

Mais à 7 ans, son père l'emmène dans un centre à Vincennes pour lui apprendre la langue des signes, et elle devient très vite une petite fille "bavarde" et "rieuse".

C'est sur les planches de l'International Visual Theatre, que la "Mouette prend son envol.

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En 1993, elle obtient le Molière de la Révélation théâtrale pour son rôle dans "Les enfants du silence", de Mark Medoff, et elle milite pour la pleine reconnaissance de la culture des sourds.

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En 1997, elle joue dans le film "La vie silencieuse" de Marianna Ucria

En 2004, elle met en scène le spectacle "Grand Guignol".

Le théâtre dont elle est co-directrice, l'International Visual Theatre, installé depuis peu à Paris, cité Chaptal, près de Pigalle, est dédié à la langue et à la culture sourdes. Pour elle, "la langue des signes n'est pas un code, mais une vraie langue, complexe, qui a sa grammaire et sa syntaxe propre."

Ce tout nouveau lieu, à proximité de nombreux théâtres, mène de front un "travail de recherche sociologique sur la culture et l'histoire des sourds, et artistique sur les formes de la création dramatique des sourds.

L'IVT a édité les premiers dictionnaires bilingues, illustrés de schémas permettant de passer du signe au mot. Adultes et enfants sourds peuvent y suivre des cours de théâtre amateur, tandis qu'une compagnie professionnelle produit des spectacles toute l'année.

Emmanuelle précise : pas question de s'enfermer dans un ghetto et de mettre en scène des pièces jouées uniquement par des sourds et pour des sourds. "La mixité est essentielle, car elle permet la rencontre de l'autre, et nos spectacles sont accessibles à tous".

medium_mouette.jpgLIVRE autobiographique : Le cri de la mouette

C'est une autobiographie émouvante, où elle retrace ses souvenirs d'enfance, son apprentissage de la langue des signes, son adolescence, période éprouvante où elle essaye de forger sa propre personnalité, aidée par sa sœur. Un témoignage de qualité, qui permet de se rendre réellement compte des conséquences d'un handicap tel que le sien.

 

mardi, 23 janvier 2007

LEÇONS PARTICULIÈRES

Comme Hélène (Nature et saveurs) nous a fait une très belle note sur le livre d'Hélène GRIMAUD "VARIATIONS SAUVAGES" (paru en 2003), je vous parle aujourd'hui de celui qu'elle a publié en 2005 " LEÇONS PARTICULIÈRES", qui est aussi très attachant, car il révèle encore le parcours, les émotions, les questions qu'Hélène se pose sur la vie, la passion, l'amour.

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Comme dans son premier livre "Variations sauvages", on découvre dans ces pages très émouvantes:

  • le voyage qu'elle fait en Italie, dont elle nous fait partager les beautés,
  • un voyage initiatique jalonné de rencontres avec de curieux personnages qui la renseignent sur le sens de la vie,
  • mais aussi un voyage intérieur qui la conduit vers la paix intérieure et lui montre le chemin du bonheur.

Ce qui est incroyable chez cette pianiste exceptionnelle, et ce que j'ai découvert dans les quelques interviews qu'elle a données à la sortie de ses livres et des ses enregistrements pianistiques, c'est la passion qui l'habite pour la musique, le monde sauvage (cf. ses rapports avec les loups, dont elle parle dans son premier livre), et une passion absolue pour l'existence.
Elle respire l'équilibre, et on sent dans ses phrases l'attention qu'elle porte aux autres, et son désir de faire partager ses passions et en particulier celle de la musique.

Alors c'est une grande dame dont il faut méditer les textes, car elle a beaucoup de choses à nous dire et à nous faire entendre: il faut aussi écouter sa musique.

Dans ce livre, cette pianiste "qui parle à l'oreille des loups", paraît moins cérébrale, plus sensible et plus chaleureuse.

Sa VIE

Depuis une dizaine d'années, loin de l'agitation parisienne, Hélène Grimaud a choisi de vivre dans un coin perdu des États-Unis en compagnie des loups. De temps en temps, la pianiste sort de sa tanière pour une tournée de concerts, un nouveau disque ou un livre, voire les 3. Porté par des yeux d'un bleu irréel (comme ceux de Michka), son regard fascine.

Quelques phrases extraites d'une interview donnée en novembre 2006 au "Journal du Dimanche".

AMOUR : "C'est le seul but de la vie. L'amour n'existe que par l'échange, mais le vrai amour, c'est de ne rien espérer; c'est un chemin exigeant, mais pas impossible."

BEAUTÉ : "C'est ce qui sauvera le monde! C'est notre lien à l'invisible, comme une dilatation du coeur. Mais si j'ai eu des problèmes avec ça, c'est parce que ça appauvrit la perception"

FÂCHERIE : "Ca arrive une fois par an. Lors de mon dernier concert à Paris, l'envie avait disparu. Je n'était psas "fâchée", mais les bruits dans la salle, les sonneries de téléphone et l'acoustique déplorable ont provoqué ce résultat".

DÉBRANCHER : "Oui, ça m'arrive aussi (sourire...). On se tourne vers les autres et la journée s'éclaire de cette façon. On reçoit alors plus encore que ce que l'on donne. Le fun pour moi, c'est passer une journée sans agenda, écouter la radio, écrire..."

Et pour terminer et vous donner envie de lire ce merveilleux livre, je vous transcris les premières phrases de son livre "LEÇONS PARTICULIÈRES":

"Je me suis réveillée affamée.
Pour n'avoir plus mangé depuis des lustres, j'avais faim de terres, de continents, d'orages, de tumultes. Un appétit dévorant de parfums me tenaillait le ventre - sel sur la peau, résine des grands sapins noirs, herbe en tendresse fauchée au printemps. J'avais envie de mordre la chair crue d'un poisson, de déployer mon ouïe dans la symphonie du monde, de regarder pour voir vraiment et m'éblouir de lumière, de plonger mes mains dans la terre chaude et la gueule humide des loups.
Retourner au monde qui roule et qui mugit.
La faim m'avait prise dans la nuit. Elle m'avait chassée de mon lit. Dans le carré de ma fenêtre, le ciel était en fleurs et pétillait d'étoiles. Nulle lune mais il semblait qu'une lueur pâle émanait des rochers, des arbres, montait du sol avec l'été et sourdait des ruisseaux. Je me suis souvenue qu'enfant j'avais tailladé le tronc d'un chêne pour mêler à sa sève le sang de mon poignet - j'avais inventé, alors, mon pacte fraternel."

Et quelques photos d'Hélène GRIMAUD

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